Vous êtes ingénieure électricienne, formée au Québec. Comment êtes-vous arrivée aux énergies renouvelables en Afrique ?

Je suis sénégalaise : j’ai grandi entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire, puis terminé mon lycée à Lyon avant de partir au Canada. Je suis arrivée à l’ingénierie un peu par hasard, car je rêvais d’être pilote à Air Afrique. C’est mon projet de fin d’études, sur le solaire, au Sénégal, qui m’a donné envie de me consacrer aux Energies Renouvelables. J’ai ensuite fait un master en énergie et efficacité énergétique à l’ÉTS de Montréal, avec une vision claire : retourner en Afrique.

De retour au Sénégal, j’ai travaillé avec l’ONG Enda Énergie sur les modèles d’exploitation de mini-réseaux solaires. J’ai participé à l’installation de centrales et interrogé de nombreux ménages ruraux sur la tarification et les usages productifs. Quand on est en ville, on se dit que l’électricité est un droit ; dans ces zones isolées, où les enfants font des kilomètres pour aller à l’école ou chercher de l’eau, on mesure ce qu’elle change, notamment pour les femmes. Cela m’a confortée dans l’importance de ce secteur pour le développement.

Chez Power Africa, lead advisor pour le Sénégal, j’ai eu une vision à 360 degrés : on a appuyé le ministère, la régulation, les banques – qui ont structuré des produits pour les mini-réseaux et les solar home systems – et les entreprises pour obtenir subventions et prêts. On a aussi inscrit le cadre des mini-réseaux dans le code de l’électricité. Chez Engie, j’étais business developer pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, avec une grande liberté pour développer des projets décentralisés. Engie est revenu en Afrique avec de grandes ambitions, puis a vendu la majorité de ses actifs. Enfin, au Tony Blair Institute, j'ai accompagné le ministre de l'Énergie du Togo comme conseillère, dans le cadre d'un programme financé par l'USAID via Power Africa : accès, montée en capacité, projets thermiques et solaires, mobilisation de financements. Mon parcours doit beaucoup à ce que d'aucuns appellent le hasard - même si, au fond, je n'y crois pas : je n'ai jamais postulé à ces fonctions. Les portes se sont ouvertes autrement. .

Qu’est-ce qui vous a amenée chez RELP, et quel est votre périmètre aujourd’hui ?

Je suis Responsable de l'engagement pour l'Afrique au sein de RELP. Ce qui m’a motivée, c’est un modèle très innovant : RELP est une ONG à but non lucratif qui appuie les États à structurer des appels d’offres compétitifs, pro bono, c’est-à-dire à titre gracieux. Elle a été créée par d’anciens fonctionnaires argentins qui ont lancé le programme RenovAr dans leur pays : 9,5 gigawatts d’énergies renouvelables et 11 milliards de dollars d’investissement privé débloqués. Ils ont voulu répliquer ce modèle dans les pays du Sud. C’est de la collaboration Sud-Sud.

"Nous ne sommes pas des consultants de passage : nous sommes vraiment imbriqués au sein des ministères"

Pour un ministre qui ne vous connaît pas : qu’est-ce que RELP, et qu’apportez-vous qu’un cabinet de conseil ou un bailleur n’apporte pas déjà ? Concrètement, comment se déroule un accompagnement, de la signature au premier contrat attribué ?

D’abord, nous sommes un partenaire d’implémentation : le financement est souvent structuré, mais les projets tardent à se déployer. Ensuite, nous ne sommes pas des consultants de passage : nous sommes vraiment imbriqués au sein des ministères, avec une task force mise en place par l’État et un expert local de RELP, qui est notre visage. Nous travaillons main dans la main avec les équipes du Ministère, parce que le transfert de compétences est essentiel. Ensemble, nous rédigeons les documents d'appel d'offres et les term sheets, avec un horizon d'un à trois ans : enchaîner des appels d'offres successifs pour faire baisser le tarif, le plus possible. Mais le tarif n'est jamais une fin en soi. C'est un moyen : celui d'une électricité plus abordable et plus fiable pour les ménages, les écoles et les petites entreprises.

Le processus démarre par un protocole d’accord (MoU) et un mandat, qui fixent la taille du programme et les experts mis à disposition. Viennent ensuite l’analyse des risques, avec un atelier et des questionnaires aux investisseurs et aux institutions de financement du développement, puis la structuration de l’appel d’offres, l’étude de capacité d’accueil du réseau avec le gestionnaire de transport, et l’analyse économique qui détermine la capacité optimale à lancer pour le coût le plus bas. RELP n’entre dans aucune négociation entre l’État et le secteur privé : l’État décide, et le comité d’évaluation est le sien, même si l’on peut y appuyer à sa demande. Une fois les lauréats désignés, on communique sur le tarif et le secteur privé déploie son projet, avec un suivi si le gouvernement le demande.

Nous sommes financés à 100 % par des philanthropes, et rien par le secteur privé, pour éviter tout conflit d’intérêts : tous nos financements sont publics et communiques sur notre site.

Pour un investisseur, les garanties sont la pierre angulaire d’un appel d’offres : sans elles, peu de prêteurs s’engagent. Comment aidez-vous les gouvernements à les structurer ?

Les garanties sont effectivement décisives : elles déterminent la bancabilité, donc le tarif final. C'est précisément la raison d'être de l'iTrust que porte RELP.

L'idée est simple : plutôt que de renégocier la bancabilité projet par projet, à grands frais et avec des délais considérables, l'iTrust offre une garantie « programme » qui couvre les projets attribués par appel d'offres public, dès lors qu'ils respectent des critères d'éligibilité clairs. La garantie est ainsi intégrée en amont, dans la conception même de l'appel d'offres, ce qui assure une allocation équilibrée des risques dès le départ.

Concrètement, cela rassure les prêteurs, élargit le vivier d'investisseurs locaux et internationaux et fait baisser le coût du financement, donc le tarif payé in fine par les ménages et les entreprises. Le fonds a vocation à être alimenté par des bailleurs, des agences multilatérales et bilatérales, des investisseurs institutionnels et à fonctionner comme une facilité de garantie régionale.

Notre rôle auprès des gouvernements est double : les aider à structurer les mécanismes de garantie classiques (garantie de paiement de l'acheteur, soutien de l'État, instruments des banques de développement), et leur ouvrir aussi l'accès à l'iTrust pour les projets que nous encadrons, toujours dans une logique où l'État garde la décision et le pilotage.

Guinée, Ghana, Togo, Sénégal : où en êtes-vous ?

Le Togo a été notre premier pays en Afrique, il y a bientôt deux ans : l’objectif est de 400 MW d’ici 2028, avec 50 % d’énergies renouvelables dans le parc. La première tranche qui sera de 60 à 120 MW de solaire, sans stockage, doit être lancée d’ici la fin de l’année, et une demande d’informations (RFI) auprès du secteur privé sera publiée ce mois-ci.

Au Sénégal, nous appuyons la planification du secteur, avec un premier plan intégré de moindre coût, et la **structuration d’un appel d’offres de 200 MW, dont le stockage n’est pas encore défini.*

La Guinée est toute récente et c’est un cas intéressant : le pays n’a jamais lancé d’appel d’offres et vise plus de 800 MW de solaire dans son pacte national. Les rivières ont perdu en niveau avec le changement climatique affaiblissement le rendement hydro- électrique. Le programme Simandou, autour de l’exploitation du fer, exige énormément de puissance : le solaire et le stockage pourraient etre un moyen rapide d’y répondre. Tous ces pays montrent l’intérêt croissant pour les appels compétitifs et transparents.

Au Ghana, où nous débutons, la capacité sera précisée d'ici la fin de l'année après un atelier avec les parties prenantes. Le pays mérite d'être salué : il a adopté une loi rendant l'appel d'offres compétitif obligatoire pour toute nouvelle capacité de production.

Au-delà des appels d’offres, comment financer les mini-réseaux en ruralité ? Existe-t-il un modèle reposant sur des capitaux privés, avec un paiement effectué directement par les villageois ?

Aujourd'hui, un mini-réseau n'est pas rentable sans subvention : il exige un tarif reflétant les coûts, alors que les ménages visés comptent parmi les moins aisés et perçoivent des revenus souvent saisonniers. Au Sénégal, le tarif est réglementé dans une logique d'harmonisation entre zones rurales et urbaines : de l'ordre de 82 à 160 FCFA/kWh selon la tranche ; le même tarif harmonisé s'applique aux concessionnaires d'électrification rurale. L'écart avec les coûts réels est pris en charge par le Fonds spécial de Soutien au secteur de l'Énergie, qui verse une compensation mensuelle aux concessionnaires, car les pouvoirs publics tiennent à l'égalité de traitement.

Mais la viabilité ne tient pas qu'au tarif : il faut aussi créer la demande. L'éclairage et la recharge des téléphones ne suffisent pas à couvrir l'investissement ; encore faut-il des usages productifs et tout un écosystème autour — par exemple l'agriculture et sa chaîne de valeur.

Le Togo l'illustre : son programme de mini-réseaux a été restructuré à plusieurs reprises, les tarifs proposés par le privé étant difficilement supportables pour les ménages ciblés. L'État a dès lors souvent choisi de financer la construction et de confier l'exploitation à la société nationale d'électricité ou à des entreprises locales.

Une concession entièrement financée par le privé est séduisante sur le papier. Mais elle suppose un cadre réglementaire solide, des options claires pour l'investisseur lorsque le réseau principal arrive (raccordement, relocalisation des actifs, rachat par l'opérateur) et un fonds de compensation opérationnel. Tout cela prend du temps, alors même que la pression sur les États est forte.

Mission 300, réseaux régionaux, mini-réseaux, solaire en entreprise : où voyez-vous la croissance des prochaines années ?

Je vois l’avenir du solaire comme un secteur porteur d’avenir pour les jeunes. Il y a cinq ou dix ans, personne ne pensait faire du stockage à cette échelle ; aujourd’hui, avec des technologies plus performantes, les réseaux intelligents et les interconnexions régionales, continentales et même entre deux continents, on va vers des opportunités presque infinies : le soleil, on en a toujours. Les pays adoptent des réglementations flexibles sur l’injection et l’autoproduction, et le solaire en entreprise se développe. Mais l’Afrique ne doit pas rester une simple consommatrice de ces technologies : elle doit aller vers la fabrication, la logistique et le transport, et capter la plus-value. Enfin, et c’est la chose la plus importante, il nous faut du financement attractif, car l’électrification n’attend pas.

Quel conseil donneriez-vous aux acteurs africains du solaire – développeurs, installateurs, EPC locaux – qui veulent répondre à ces appels d’offres ?

Soyez innovants et flexibles : certains modèles ne peuvent pas être dupliqués de la même manière selon les régions. Croyez en ce continent, parce que l’avenir est ici, et ne lâchez rien : accrochez-vous. Avec toutes les initiatives en cours, la technologie et l’IA, c’est le moment de faire des propositions !