Le Sénégal mène de front trois programmes dans le domaine de l’électricité. Le gaz remplace les combustibles importés, des centrales solaires à grande échelle équipées de batteries font l’objet de marchés publics par le biais de deux canaux distincts, et les mini-réseaux solaires visent un objectif d’accès à l’électricité en milieu rural fixé à 2029. Chacun de ces projets s’appuie sur des contrats déjà signés. Le financement simultané de ces trois programmes constitue le frein qui détermine lesquels seront effectivement mis en œuvre.
Ces trois volets ne relèvent pas d’une même institution, ce qui est précisément le point sur lequel on peut facilement se tromper. Deux d’entre eux passent par la Senelec, le service public national. Le troisième passe par l’ASER, l’agence d’électrification rurale, ainsi que par des concessionnaires privés que la Senelec ne contrôle pas et avec lesquels elle est parfois en concurrence. Ce qu’ils ont en commun se situe à un niveau supérieur : un seul État, un seul ministère, un seul régulateur et une seule file d’attente de bailleurs de fonds concessionnels.
Le gaz est le volet qui a le vent en poupe
En avril, la Senelec a pris le contrôle à 100 % de West African Energy, dont la centrale à cycle combiné de 366 MW devrait couvrir près d’un quart de la demande nationale. Le plan global prévoit de porter la part du gaz naturel à 75 % de la capacité installée, grâce à cette installation et à la conversion d’une centrale de 335 MW. En septembre, le tronçon nord du réseau gazier a été mis en service : environ 85 km d’une capacité pouvant atteindre 300 millions de pieds cubes par jour, alimenté par les gisements de Sangomar et de Greater Tortue Ahmeyim.
Le 3 octobre, la Senelec a signé un protocole de coopération avec la Sonelgaz algérienne. Son champ d’application, ses projets cibles et son financement n’ont pas été précisés, et le ministre algérien de l’Énergie, Mourad Adjal, a proposé une expertise couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur plutôt qu’un contrat. Cet accord mérite d’être souligné moins pour ce qu’il engage que pour ce qu’il révèle quant aux sources auprès desquelles le Sénégal cherche à se doter de capacités d’exploitation : Sonelgaz a mis en service une centrale de 40 MW à Niamey en juin et a lancé la construction d’une centrale identique au Tchad.
Le chiffre qui compte se cache derrière tout cela. Le Sénégal prévoit de cesser d’importer du gaz naturel courant 2026, ce qui lui permettra d’économiser environ 227 millions de dollars par an. Face à des subventions à l’électricité s’élevant à près de 455 millions de dollars en 2023, il s’agit là de la plus importante marge de manœuvre budgétaire dont le secteur disposera au cours de cette décennie. Reste à savoir si cette économie profitera aux consommateurs : elle revient en effet à Senelec et à l’autorité de régulation, la CRSE, et rien ne les oblige à la répercuter.
Les projets solaires et de stockage font l’objet de deux types d’appels d’offres, dont l’un est au point mort
En février, la Senelec a publié un appel d’offres portant sur 500 MWc d’énergie solaire, assortis de 100 MW / 400 MWh de stockage, à Linguère et à Kolda, selon une formule « ingénierie, approvisionnement, construction et financement » (EPCF). Le contrat EPCF exige du soumissionnaire qu’il apporte à la fois les fonds et la centrale, ce qui permet à un service public dont le bilan est limité d’augmenter sa capacité sans passer par un appel d’offres ouvert aux producteurs d’électricité indépendants. La date limite de dépôt des offres était fixée au 22 avril. Aucune attribution n’a été publiée depuis, ni sur le portail des marchés publics de la Senelec, ni sur les plateformes diffusant l’avis. Cela ne prouve pas qu’aucune décision n’ait été prise, mais cela fait près de six mois de silence concernant le plus important marché de stockage d’Afrique de l’Ouest.
La capacité a tout de même été mise en place, par une autre voie. En avril, la Senelec a confirmé la construction d’une centrale de 50 MWc à Linguère, dotée d’une capacité de stockage de 30 MW / 90 MWh, réalisée par Huawei en collaboration avec Genertec CNTIC et destinée à alimenter environ 90 000 foyers. En août, elle a signé un protocole d’accord avec Huawei pour deux autres centrales de 50 MW, à Linguère et à Koungheul, là encore avec une capacité de stockage de 30 MW / 90 MWh. Une installation de batteries distincte à Diass, soutenue par la KfW et l’AFD, comprend 30 conteneurs de batteries et 360 convertisseurs pour un montant de 36 millions d’euros (23,6 milliards de FCFA).
La tendance est constante. Lorsque le fournisseur apporte le financement, les projets avancent. Lorsque Senelec doit lancer un appel d’offres et trouver elle-même les fonds, ils n’aboutissent pas. Pour un développeur qui établit le prix d’une offre au Sénégal, cela signifie être en concurrence avec un bilan financier plutôt qu’avec un simple tarif.
Les mini-réseaux sont gérés par l’ASER, et non par la Senelec
L’ASER a signé un contrat de 120 millions d’euros (78,7 milliards de FCFA) avec la société d’ingénierie allemande GAUFF pour la mise en place de 183 mini-réseaux solaires desservant au moins 753 villages, y compris les raccordements des foyers et le câblage intérieur. Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un programme de 225 millions de dollars approuvé par la Banque ouest-africaine de développement, dont 85,6 millions de dollars proviennent du Fonds vert pour le climat, et dont la date d’achèvement est fixée à mars 2028.
La structure commerciale diffère de celle des deux autres volets et est souvent mal comprise. L’ASER organise les appels d’offres de concession et octroie des subventions couvrant une partie de l’investissement initial. Des concessionnaires privés, liés par des contrats de 25 ans avec l’ASER et le ministère de l’Énergie, construisent et exploitent les systèmes et perçoivent directement les redevances auprès des utilisateurs. La Senelec n’est pas le fournisseur de détail dans ces villages. Le programme cible les communautés situées en dehors du périmètre du Plan prioritaire d’électrification rurale et de la Senelec, et les mini-réseaux produisent leur propre électricité plutôt que de l’acheter.
La Senelec n’est toutefois pas totalement absente de l’électrification rurale. Lorsque les zones de concession sont raccordées au réseau, elle vend de l’électricité en gros aux concessionnaires au tarif de moyenne tension réduit de 20 %, et elle étend le réseau vers les zones rurales pour son propre compte. La Banque mondiale a décrit ce double rôle – à la fois fournisseur en gros des concessionnaires et concurrent de ces derniers – comme l’un des principaux obstacles auxquels le modèle sénégalais a été confronté. La CRSE réglemente les tarifs des concessionnaires ainsi que ceux de la Senelec, et a étudié la possibilité d’harmoniser les deux, ce qui est important car les tarifs des concessionnaires sont supérieurs aux tarifs résidentiels de la Senelec.
La lacune à laquelle le programme s’attaque est la plus marquée du secteur électrique sénégalais. Le taux d’accès national a atteint 84 % en 2023, mais ce chiffre se répartit entre 97,1 % en milieu urbain et 64,5 % en milieu rural. La première phase a permis de mettre en place 410 sites et 372 installations photovoltaïques totalisant 11,83 MWc et 46,24 MWh, bénéficiant à environ 205 000 personnes. L’accès universel est prévu pour 2029, ce qui laisse trois ans pour combler un écart de 35 points en milieu rural.
Ce que ça change
Pour un ministère de l’Énergie ou une autorité de régulation qui considère le Sénégal comme un modèle, la leçon à retenir porte davantage sur l’enchaînement des étapes que sur l’ambition. Il est tout à fait justifiable de développer conjointement le gaz, le solaire à grande échelle et les mini-réseaux ruraux, car chacun répond à un problème différent et aucun ne se substitue aux autres. En revanche, cela ne permet pas de répartir les risques, car la séparation institutionnelle entre Senelec et l’ASER n’est pas une séparation financière : l’État soutient les deux entités. Le moment décisif arrivera en 2026, lorsque la fin des importations de gaz libérera environ 227 millions de dollars par an. Si cet argent est affecté aux tarifs, il permettra de gagner une marge de manœuvre politique ; s’il est affecté au bilan, il permettra d’accroître la capacité de distribution, et le Sénégal ne peut pas avoir les deux.
Sources : Agenceecofin, Agenceecofin, Senelec, Senelec, World Bank:
