Parcours et périmètre

Quel est votre parcours, et quel poste occupez-vous aujourd'hui chez Eiffage Énergie Systèmes ?

J'ai 56 ans, une formation d'ingénieur en systèmes automatisés, et toute ma carrière s'est faite dans des filiales d'Eiffage Énergie Systèmes, à commencer par mon stage de fin d'études. Dès le début de mon parcours, j'ai participé à des projets en Afrique : téléconduite de réseaux moyenne tension au Togo et au Bénin, puis ingénieur de mise en service et chef de projet, mais aussi à Madagascar et même en Islande. En 2006, je suis devenu responsable de production d'une filiale proche de Strasbourg, axée sur la distribution et l'électrification en Afrique, sur des projets financés par des bailleurs européens et plusieurs centaines de kilomètres de lignes.

Le tournant, c'est le moratoire photovoltaïque de 2010, qui nous met le pied à l'étrier dans le solaire, avec notamment la réalisation de notre première centrale, en Lorraine, de plusieurs dizaines de MWc. J'ai ensuite basculé sur une fonction commerciale et participé au développement d'une des plus grandes centrales photovoltaïques de France et d'Europe, 300 MWc à Cestas, construite dans des délais très contraints. Puis, de 2016 à 2023, nous avons réalisé en Afrique la plus grande centrale de Mauritanie, du Sénégal, de Côte d'Ivoire et du Bénin.

En 2023, je prends la tête d'une direction régionale d'Eiffage Énergie Systèmes. Cette direction porte aujourd'hui 99 % de l'activité de la branche en Afrique, ainsi que toute l'activité très haute tension de la branche en France.

Dans quels pays et sur quels marchés Eiffage Énergie Systèmes intervient-il en Afrique ?

Outre notre présence dans 10 pays d'Europe, Eiffage Énergie Systèmes compte 8 filiales en Afrique. Nous avons 300 collaborateurs permanents en Afrique et sommes montés jusqu'à 2 000 salariés grâce aux CDI de projet, avec seulement une dizaine d'expatriés : un personnel local fidélisé et très compétent est l'un de nos atouts principaux.

Nous avons des filiales au Maroc, au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Bénin, et des établissements en Mauritanie, en Guinée-Conakry, au Ghana, au Togo, au Congo-Brazzaville et en RDC : surtout l'Afrique de l'Ouest francophone, avec des projets ponctuels en Guinée équatoriale, au Mozambique ou à Madagascar. Depuis 2017, nous avons déjà réalisé en Afrique 9 centrales, pour environ 900 MW en 10 ans, hors Noor Atlas, un projet de 225 MWc en cours de construction au Maroc. Notre stratégie : nous concentrer sur la dizaine de pays où nous sommes connus et fortement représentés.

Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest.
Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest. Eiffage Énergie Systèmes
≈ 900 MW
réalisés en Afrique par Eiffage Énergie Systèmes depuis 2017, en 9 centrales, hors Noor Atlas

Le projet Noor Atlas

Présentez-nous le projet Noor Atlas en quelques chiffres.

Masen a lancé un appel d'offres unique en deux lots ; nous avons remporté celui de quatre centrales, soit 225 MWc au total : Aïn Beni Mathar (121 MWc), Enjil (42 MWc), Bouanane (29 MWc) et Boudnib (33 MWc). S'y ajoutent quatre postes haute tension, trois extensions de postes existants et une cinquantaine de kilomètres de lignes haute tension, sur des sites relativement reculés.

Nous avons remis l'offre en novembre 2023 ; la négociation a été longue, face à un client technique et exigeant. Nous avons su en août 2025 que nous étions retenus, et signé la commande en février 2026, avec des délais étalés de 11, 12, 15 et 18 mois selon les centrales. Nous sommes dans les délais : la première centrale sera raccordée en janvier 2027, et la dernière en août 2027.

Noor Atlas : quatre centrales, 225 MWc, quatre postes HT et trois extensions, 50 km de lignes HT.
Noor Atlas : quatre centrales, 225 MWc, quatre postes HT et trois extensions, 50 km de lignes HT. Eiffage Énergie Systèmes
Quel était le besoin du donneur d'ordre, Masen ? Comment Noor Atlas s'intègre-t-il dans sa stratégie, et comment Eiffage Énergie Systèmes y répond-il ?

La dimension très technique de Masen et son fort niveau d'exigence sur le sujet nous ont permis de proposer une offre à forte valeur ajoutée.

Noor Atlas est un projet de taille intermédiaire, volontairement découpé en plusieurs centrales raccordées en bout de ligne, sur des artères en antenne, pour fiabiliser la qualité de l'énergie des villages et des villes excentrés. Il aurait été bien plus simple pour nous de faire 225 MWc sur un seul site avec un seul poste : cette décomposition, voulue par le client, sert la qualité et le besoin spécifique du pays.

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Quels sont les défis rencontrés dans la réalisation du projet ? Quelle est la part de contenu local dans votre prestation ?

Sur un projet de cette taille, la plus grosse difficulté reste la logistique : il faut des équipes rodées et des partenaires de confiance. C'est un de nos atouts : nos équipes sont locales, de l'encadrement à la main-d'œuvre.

Le solaire avec stockage a le vent en poupe : pourquoi ne pas l'avoir intégré ici ?

De l'Europe au grand international, nous réaffirmons notre positionnement de partenaire clé de la souveraineté et de la sécurité énergétique. Nous avons notamment déjà réalisé deux projets de stockage en Afrique : l'un en Côte d'Ivoire, à Boundiali, en service depuis trois ans, l'autre au nord du Sénégal, à Bokhol, pour Africa REN, en service depuis un an et distingué en 2025 comme projet de stockage africain de l'année par l'AFSIA. En France, nous aurons installé plus d'un gigawattheure de batteries d'ici trois mois : ce n'est pas simplement un conteneur à poser par terre et à câbler. Cela démontre notre maîtrise globale, de la très haute tension aux systèmes intelligents, et nous la déployons là où les défis énergétiques sont les plus exigeants.

Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest.
Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest. Eiffage Énergie Systèmes
Face aux EPC chinois, qui prennent des parts de marché avec un positionnement prix agressif, qu'est-ce qui fait la différence d'Eiffage ?

Notre différence, c'est de mettre l'expertise au cœur de notre offre. Cela passe également par la tenue des délais et par une réponse construite sur la vision complète du projet, pour éviter les mauvaises surprises. Sur Noor Atlas, cette phase d'élaboration a pris du temps pour s'assurer de la qualité des modules et du reste du matériel, avec des fournisseurs européens, notamment pour les structures (trackers de l'allemand Zimmermann).

Notre réputation compte aussi : elle met longtemps à s'acquérir et peu de temps à se perdre, d'où l'impossibilité de faillir sur un projet. Enfin, nous proposons une offre globale (photovoltaïque, poste d'évacuation et désormais batteries) portée par une seule entité, ce qui simplifie la gestion du projet. La haute tension reste un vrai savoir-faire qui nous distingue.

Regard sur le solaire africain

Quel regard le groupe porte-t-il sur le développement du solaire en Afrique ? Grandes centrales, mini-réseaux, solaire décentralisé : où sera la croissance, et quelle place pour la batterie ?

Nous sommes arrivés au bout du développement du solaire « sec », sans stockage, dans les pays matures d'Afrique de l'Ouest, car la capacité des réseaux à intégrer plus de solaire est atteinte. Le relais de croissance, c'est le stockage. Les conditions y sont particulièrement propices : le foncier est disponible, et la baisse continue des coûts des technologies PV et des batteries rend aujourd'hui le kilowattheure stocké bien plus compétitif que l'énergie issue des générateurs thermiques au fioul ou au diesel, qui pèsent encore lourdement sur les mix énergétiques locaux.

La batterie apporte aussi une meilleure qualité d'électricité : gestion de la fréquence, support au réseau, démarrage en cas de black-out. Aujourd'hui, les fortes variations de fréquence et de tension vieillissent prématurément les équipements industriels, au point que certaines cimenteries s'îlotent avec leur propre centrale diesel. Ce mix sera un vecteur de développement important.

L'alimentation de villages non raccordés au réseau par des systèmes photovoltaïques avec batteries, l'off-grid, aura également sa place, car beaucoup de pays n'ont que 50 à 60 % de taux d'électrification, contre plus de 99 % au Maroc. Mais l'off-grid pose plus de problèmes de maintenance et, du fait de sa taille réduite par rapport aux grandes centrales, le kWh y est plus cher : sa distribution nécessite des subventions de l'État pour rester abordable pour le consommateur.

Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest.
Centrale solaire réalisée par Eiffage Énergie Systèmes en Afrique de l'Ouest. Eiffage Énergie Systèmes
Où sont les principaux freins : financement, réglementation, solvabilité, réseau ?

Un point prépondérant, selon moi : la maintenance et l'exploitation, encore en deçà du niveau requis sur des installations plus complexes (électronique, conversion, batteries). On voit de gros écarts de disponibilité d'une centrale à l'autre selon qui les exploite : il faut développer une culture de la maintenance préventive pour éviter un vieillissement prématuré des installations.

Côté financement, les PPA (power purchase agreements, contrats d'achat d'électricité) en Afrique demandent des garanties souveraines qui s'inscrivent dans la dette des États. J'espère que les sociétés nationales investiront elles-mêmes, mais la santé économique des pays reste un frein : dans certains pays, les difficultés budgétaires ralentissent les nouveaux déploiements. À l'inverse, des pays comme le Maroc, la Côte d'Ivoire ou le Bénin ont une vraie dynamique et pourront aller plus vite.

Quel conseil donneriez-vous à nos lecteurs, développeurs, installateurs ou EPC, qui veulent grandir ?

Une exigence technique très forte. Certaines centrales PV ont été construites avec des prix très agressifs, sans regard technique affûté : sur certaines, les mainteneurs ont fini par jeter l'éponge tant les défauts de construction étaient nombreux. Nous en avons audité : une installation d'à peine deux ans avait déjà une disponibilité catastrophique, à cause d'un matériel et de choix techniques bas de gamme. Le solaire s'amortit sur 15 à 20 ans : il faut faire le bon calcul au départ, ne pas brader et être exigeant, sinon on se retrouve avec des installations de 4 à 5 ans de durée de vie.

Lire aussi : Maroc : Noor Atlas, Eiffage construit 225 MW solaires face au charbon

Sources : Entretien avec Ludovic Bavière, Eiffage Énergie Systèmes, 6 octobre 2026