Après près de 3 ans à développer le projet de relocalisation d'une filière photovoltaïque en France, Carbon s'est fracassé, non pas sur une équation économique insoluble (nous avions des investisseurs, des clients, et le permis de construire), mais sur une volonté politique anesthésiée... A l'origine, portée par une vague d'optimisme du Green New Deal, l'Europe, dans un sursaut d'orgueil, s'est dotée d'un plan pour garder la main sur au moins partie de la création de valeur, de l'emploi, du savoir-faire de la filière PV… Cette idée simple que l'on retrouve dans l'adage français « ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier », devait permettre d'avoir d'autres solutions que celles émanent de l'empire du milieu, et pourquoi pas de les fabriquer en Europe.
After nearly three years developing a project to rebuild a photovoltaic supply chain in France, Carbon collapsed - not on an unsolvable economic equation (we had investors, customers and the building permit), but on an anaesthetised political will. Originally, carried by the wave of optimism around the Green New Deal, Europe, in a surge of pride, gave itself a plan to keep a hand on at least part of the value creation, the jobs and the know-how of the PV industry. This simple idea, captured in the French saying "don't put all your eggs in one basket", was meant to secure alternatives to those coming from the Middle Kingdom, and why not manufacture them in Europe.
Moins d'une demi-décennie plus tard, les gouvernants ne soutiennent plus l'idée, et abandonnent la souveraineté sur l'autel d'une transition énergétique déléguée. La même histoire est-elle en train de se répéter sur le continent africain ? Il me tient à cœur d'éclairer les décideurs à la lumière de mon expérience.
Less than half a decade later, governments no longer back the idea, and are sacrificing sovereignty on the altar of an outsourced energy transition. Is the same story now repeating itself on the African continent? I care deeply about shedding light for decision-makers, drawing on my own experience.
Le constat est limpide. En Afrique, les projets solaires parlent de plus en plus chinois. Au Sénégal, Senelec vient de signer avec Huawei deux centrales de 50 MW chacune (à Linguère et Koungheul) avec stockage, prolongeant une coopération déjà rôdée, intitulée « New Deal Technologique ». En Zambie, en Tanzanie, en Afrique du Sud, c'est PowerChina qui construit et raccorde ; en Égypte, China Energy bâtit un gigacomplexe solaire-stockage de 560 MW. S'agissant des modules : l'Afrique a importé 18,8 GW de panneaux chinois en 2025, en augmentation de près de 50 % par rapport à 2024.
The observation is clear. In Africa, solar projects increasingly speak Chinese. In Senegal, Senelec has just signed with Huawei for two 50 MW plants each (in Linguère and Koungheul) with storage, extending an already well-established cooperation dubbed the "Technological New Deal". In Zambia, Tanzania and South Africa, it is PowerChina that builds and connects; in Egypt, China Energy is erecting a 560 MW solar-plus-storage gigacomplex. As for modules: Africa imported 18.8 GW of Chinese panels in 2025, up nearly 50% on 2024.
Les raisons de cette percée trouvent leur origine dans i) des modules imbattables sur les prix ; ii) un modèle « EPC+F », qui intègre le financement au contrat de construction, levant ainsi l'obstacle numéro un des marchés africains : l'accès au capital ; iii) des promesses tenues sur les délais - en Zambie, le chantier PowerChina est livré 26 jours avant l'échéance. Aujourd'hui, les décideurs ne peuvent refuser ces offres car il en va de l'électrification des pays et des économies. Il faut bien le reconnaitre, sans l'industrie chinoise, des millions d'Africains attendraient, peut-être, encore la lumière ; ou la paieraient plus chère.
The reasons for this breakthrough lie in i) modules that are unbeatable on price; ii) an "EPC+F" model, which bundles financing into the construction contract, thereby removing the number-one obstacle in African markets: access to capital; iii) promises kept on deadlines - in Zambia, the PowerChina site was delivered 26 days ahead of schedule. Today, decision-makers cannot turn down these offers, because what is at stake is the electrification of countries and economies. It must be acknowledged: without Chinese industry, millions of Africans would perhaps still be waiting for the light, or paying more for it.
Je regarde les projets africains avec un mélange d'espoir et d'inquiétude. L'inquiétude est celle que j'ai déjà mentionnée : que les pays cèdent trop facilement aux sirènes des fabricants. L'espoir, parce que le continent a une chance que les européens n'ont plus : il construit sa demande maintenant. J'encourage les décisionnaires à prendre conscience de leur capacité de négociation.
I look at African projects with a mix of hope and concern. The concern is the one I have already mentioned: that countries give in too easily to the sirens of the manufacturers. The hope, because the continent has a chance that Europeans no longer have: it is building its demand now. I urge decision-makers to become aware of their bargaining power.
Concrètement, cela veut dire refuser le simple rôle de client. Chaque grand contrat devrait s'accompagner de contreparties tangibles : des coentreprises avec transfert de compétences, de la formation d'ingénieurs et de techniciens sur place avec une quote-part d'ouvriers locaux… Il ne faut pas oublier que les fabricants ont des marchés de plus en plus contraints (USA, Inde notamment) et que leur marché domestique arrive à maturité avec des croissances nettement moins fortes qu'au cours des dernières années. L'Afrique leur offre une voie pour poursuivre le développement de leurs ventes. Qu'on me comprenne bien : je ne prêche pas l'autarcie, ni l'opposition ; je prêche pour une relation gagnant-gagnant. Une relation qui se fasse avec la Chine sur la base d'une stratégie commune à moyen-long terme. Fermer la porte aux équipements ou EPC chinois serait absurde, et surtout injuste envers les populations qui attendent l'électricité. La souveraineté, ce n'est pas le repli ; c'est garder la main. Acheter chinois, oui - mais dans la limite qui préserve une capacité de décision autonome, et en échange d'une part de la valeur ajoutée et du savoir-faire qui doit rester sur le sol africain.
Concretely, that means refusing the mere role of customer. Every large contract should come with tangible counterparts: joint ventures with skills transfer, on-the-ground training of engineers and technicians with a quota of local workers. We should not forget that manufacturers face increasingly constrained markets (notably the USA and India), and that their domestic market is maturing, with growth rates markedly lower than in recent years. Africa offers them a way to keep expanding their sales. Let me be clear: I am not preaching autarky, nor confrontation; I am preaching a win-win relationship. A relationship built with China on the basis of a shared medium-to-long-term strategy. Shutting the door on Chinese equipment or EPC would be absurd, and above all unfair to the populations waiting for electricity. Sovereignty is not withdrawal; it is keeping a hand on the wheel. Buy Chinese, yes - but within the limits that preserve an autonomous decision-making capacity, and in exchange for a share of the added value and know-how that must remain on African soil.
Les premières gigafactories qui émergent - batteries LFP au Maroc, composants de panneaux en Égypte, agenda « Nigeria-first » de fabrication locale - montrent la voie, même si elles restent modestes face aux volumes importés. La prudence rappelée par l'AFSIA, qui observe que tous les deals annoncés par des acteurs chinois ne se concluent pas, est d'ailleurs une bonne nouvelle : cela prouve qu'il reste de la marge pour négocier.
The first gigafactories now emerging - LFP batteries in Morocco, panel components in Egypt, a "Nigeria-first" local-manufacturing agenda - point the way, even if they remain modest against the volumes imported. The caution flagged by AFSIA, which notes that not all deals announced by Chinese players actually close, is in fact good news: it proves there is still room to negotiate.
Certains diront que la priorité absolue est le kilowattheure le moins cher et le plus rapide, et que les considérations de souveraineté sont un luxe de pays riches. L'argument mérite d'être entendu. Mais je l'ai entendu, mot pour mot, en Europe, et les espoirs de réindustrialisation sont en train de s'envoler. Nous avons choisi le court terme ; et notre dépendance aux énergies fossiles devient progressivement une dépendance aux technologies entre les mains de Pékin.
Some will say the absolute priority is the cheapest, fastest kilowatt-hour, and that sovereignty considerations are a rich country's luxury. The argument deserves to be heard. But I have heard it, word for word, in Europe, and the hopes of reindustrialisation are now vanishing. We chose the short term; and our dependence on fossil fuels is gradually becoming a dependence on technologies in Beijing's hands.
L'Afrique, elle, a encore le choix que nous n'avons plus. Qu'elle achète chinois si c'est le plus efficace - mais qu'elle négocie chaque contrat comme si son indépendance industrielle en dépendait. Parce que, je peux en témoigner, c'est exactement le cas.
Africa, for its part, still has the choice we no longer have. Let it buy Chinese if that is the most efficient - but let it negotiate every contract as if its industrial independence depended on it. Because, as I can testify, that is exactly the case.
(*) Carbon est un projet de gigafactory français (5 GW verticalement intégrés) né en 2023 et arrêté en 2026, faute de soutien politique quant à la souveraineté d'une filière PV en Europe.(*) Carbon was a French gigafactory project (5 GW vertically integrated) born in 2023 and shut down in 2026, for lack of political support for the sovereignty of a PV supply chain in Europe.

